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dimanche 10 février 2013, par airap8

Que sommes-nous en droit d’attendre d’une réforme de l’enseignement supérieur ?

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Sans doute autre chose que ce que l’on nous donne à voir en ce moment. Chacun peut s’accorder sur le fait que l’enseignement supérieur ne répond pas aujourd’hui aux attentes du plus grand nombre pas plus qu’il ne répond à des exigences démocratiques pourtant nécessaires. Il ya cinq domaines au moins où l’on serait en droit d’attendre plus qu’une inflexion à l’égard des politiques passées. Du point de vue de la démocratisation de l’accès aux savoirs et à la production de ceux-ci :
-  si le nombre d’étudiants a fortement crû au cours des vingt dernières années, la fragmentation de l’enseignement supérieur est patent. Si à certains égards cela peut attester de la diversité des façons de réussir dans le supérieur, il n’en reste pas moins que cet éclatement est très fortement ségrégatif avec comme cerise sur le gâteau le fait que ce sont pour les étudiants les moins préparés à l’enseignement supérieur que l’on dépense le moins par étudiant ; il devient donc urgent, pour asseoir une démocratisation de l’accès aux savoirs et à la production de ceux-ci, d’une part de contribuer à une égalisation des dépenses par étudiants – et donc une « remise à niveau » des universités – et d’autre part de construire une plus grande perméabilité entre les différents secteurs en les rapprochant institutionnellement, à l’opposé de l’atomisation par le marché du supérieur ;
-  si l’augmentation du nombre d’étudiants repose sur un accès plus large des bacheliers à l’enseignement supérieur, avec des bacheliers moins disposés qu’ils ne le furent à une époque aux approches disciplinaires qui structurent l’université, cela doit sans aucun doute amener les universités à prendre en compte cette réalité dans l’accès aux licences ; cette prise en compte doit cependant garder comme préoccupation fondamentale que la démocratisation de l’accès aux savoirs et à leur production exige à l’issue de la Licence une maîtrise de savoirs disciplinaires. La pluridisciplinarité souvent invoquée ne peut se ramener à une conception du « de tout un peu », mais au contraire s’ancrer dans l’idée que c’est le plus souvent à partir d’un socle disciplinaire que l’on peut s’ouvrir à la pluridisciplinarité voire être capable de s’inscrire dans des démarches transdiciplinaires fondées sur le dialogue entre diverses approches. Or la référence au bac-3 / bac +3, sans autre précision, couplée avec une réduction massive du nombre de licence ramenée à de la pluridisciplinarité nourrit toutes les craintes quant à une « secondarisation » du premier cycle, retardant une fois de plus l’ouverture à la recherche ;

Du point de vue de la recherche, il y a au moins deux directions prises au cours des dernières années qui mériteraient d’être largement réorientées.
-  La première est relative à une contractualisation des financements poussée très loin qui, si elle peut avoir en certains cas l’avantage de permettre des expérimentations de nouvelles approches ou de sortir des sentiers parfois re-battus, a été menée de telle sorte qu’elle a déstabilisée de façon plus que problématique la part de financement pérenne qui permet d’inscrire la recherche dans une durée qui dépasse le court terme voire les effets de mode ; si un rééquilibrage a été annoncé, il nous reste à pouvoir en mesurer la réalité puisque celui-ci ne repose pas vraiment sur des mesures effectives à cette heure ;
-  La deuxième est une restructuration des équipes vers un modèle unique du « big is beautiful », souvent subliminalement fondée sur l’obsession du classement et des toutes premières places que l’on qualifiera paresseusement d’excellences ; l’arme de restructuration massive s’est souvent appuyée sur une politique discutable de l’évaluation, celle-ci méritant sans doute une réflexion plus sérieuse qu’un simple changement de nom d’une agence qui fût la cible de toutes les critiques Du point de vue des politiques collaboratives entre établissements, la règle semble devoir être un modèle unique de restructuration territoriale plutôt que celle des collaborations transversales, le baobab plutôt que le rhizome. Cette conception souvent brutale de restructuration semble trop souvent fondée sur une conception rudimentaire de recherche d’économies d’échelle (peu transposable au monde universitaire) et de gestion plus centralisée que sur la recherche de dynamiques et de synergies positives. Un des cas d’école est le cas de l’Ile de France où devrait apparaître logiquement impraticable la référence à un territoire unique.

Du point de vue des modes de gestion, il y a tout d’abord une injonction paradoxale à l’autonomie, la dévolution de la masse salariale aux établissements les conduisant à une véritable asphyxie financière et à une forte hétéronomie budgétaire. Si l’Etat veut assurer son engagement en faveur de l’enseignement supérieur, et permettre aux établissements de se consacrer à l’innovation pédagogique et scientifique, l’une des premières mesures à prendre serait qu’il reprenne à son compte la responsabilité financière et statutaire des personnels. S’ajoute à cette dimension financière la nécessité d’engager un rééquilibrage entre l’exigence d’un fonctionnement démocratique fondée sur des ressorts électifs transparents et celle d’instances qui n’esquivent pas la nécessité de décisions opérationnelles quant à leurs mises en œuvre. Equilibre difficile sans doute, mais le risque est grand de décisions qui, sous couvert de chercher à satisfaire un peu tout le monde pour trouver des appuis, conduisent à un halo décisionnel laissant de fait la main à une gestion quasi exclusivement managériale qui l’emportera au nom de son efficacité.

Si des inflexions positives devaient intervenir dans ces quatre premiers domaines, cela devrait ouvrir la possibilité d’inverser la tendance actuelle de forte dégradation des conditions de fonctionnement du service public qui pèsent lourdement sur les personnels. L’injonction permanente est difficilement compatible avec un investissement des personnes fondé sur les missions du service public. Va de pair avec une contractualisation systématique un sentiment d’épuisement où la multiplication de dépôts de projets, rapports d’étape, bilans qu’il faut écrire alors même que le projet vient à peine de démarrer se substituent progressivement à l’exercice de son métier de base. Que des évolutions soient nécessaires, nul n’en doute, la gestion des universités révélant parfois des archaïsmes stupéfiants, mais ces évolutions méritent des politiques d‘accompagnement en recrutement, en mobilités, en formations et du temps. Sans compter le renforcement d’un cadre statutaire pour les personnels qui vise à assurer l’égalité de traitement entre tous, une certaine sécurité professionnelle garante d’un investissement dans des missions qui sont de longue durée.

C’est à l’aune de ces quelques principes directeurs qu’il conviendra de juger le rendu de la ministre de l’enseignement supérieur. Les premières lectures du projet de loi ne sont pas, à ce titre, très rassurantes. François Castaing, le 5/02/2013

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